Environnement

COP24 : encore l’illusion d’un énième succès pour le climat

La 24e session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP24) s’est terminée, comme la plupart des sommets mondiaux pour le climat, sur des perceptions opposées. Quand les gouvernements (et notamment français) se réjouissent, la société civile dénonce un manque de courage politique alors que les scientifiques ne cessent de nous alerter sur l’urgence du basculement climatique en cours.

Depuis près de 25 ans, les décideurs internationaux se réunissent chaque fin d’année, sous l’égide de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) afin de tenter de prévenir les interférences humaines « dangereuses » avec le système climatique et donc pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre et anticiper leurs conséquences.

Ce sont les gaz à effet de serre anthropiques (c’est à dire liés aux activités humaines) émis en excès dans l’atmosphère qui modifient notre climat en le réchauffant. Ces gaz sont bien connus : dioxyde de carbone (CO2), méthane (CH4), protoxyde d’azote (N2O), ozone (O3), hexachlorofluorocarbone (HCFC), perfluorocarbures (PFC) et hexafluorure de soufre (SF6). Ils proviennent directement de nos activités : déplacements (automobile notamment), production d’énergie, chauffage, consommation, agriculture (principalement à cause de l’élevage),… ou indirectement via la modification de l’usage et la nature des sols (déforestation, fonte du pergélisol)

Les principaux objectifs de la COP24, qui s’est tenue du 2 au 14 décembre 2018 à Katowice en Pologne, étaient d’élaborer et d’adopter un ensemble de décisions garantissant la pleine application de l’Accord de Paris, conformément aux décisions adoptées à Paris (COP21) et à Marrakech (CMA1.1).

Rappelons que l’objectif principal de l’Accord de Paris est de maintenir la hausse de la température moyenne mondiale en dessous de 2°C, voire même 1,5°C au-dessus des niveaux préindustriels. Un voeu pieux puisque cet objectif est maintenant irréalisable (la température a déjà augmenté de 1,1°C) et non contraignant pour les pays signataires. C’est pourquoi, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenteravec comme perspective une hausse moyenne des températures mondiales qui devrait atteindre au moins 3°C d’ici à 2050.

« Succès de la COP2 à Katowice – nous avons un accord planétaire sur le climat »

Le communiqué final de la COP24 est enthousiaste et félicite l’engagement des 196 pays et de l’UE qui a permis de rendre opérationnel l’Accord de Paris en tenant compte des aspirations et contraintes de tous. « Je peux le dire à haute voix maintenant – les intérêts de toutes les parties ont été pris en compte dans le paquet Katowice de manière durable et honnête« , a déclaré le président de la COP24, Michał Kurtyka. «Mais, plus important encore, son impact sur le monde sera positif. Grâce à cela, nous avons fait un grand pas en avant dans la réalisation des ambitions définies dans l’Accord de Paris. Des ambitions grâce auxquelles nos enfants se pencheront sur le passé et considéreront que leurs parents ont pris les bonnes décisions dans un moment historique important.»

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Même satisfaction pour le Ministre de l’Ecologie français François de Rugy : « Je salue l’Accord obtenu ce soir. Il est indispensable à la mise en œuvre concrète, et irréversible, de l’accord de Paris : or l’essentiel n’est pas ce qui brille, mais ce qui dure. Cet accord constitue une étape clé dans l’atteinte des objectifs fixés lors de la COP 21. Il ne constitue évidemment pas un aboutissement, mais il fixe un cap. Désormais, la crainte d’un retour en arrière est effacée. Nous sommes lucides, beaucoup reste à accomplir. Mais nous sommes déterminés : dans un contexte difficile, alors que certains ne cachaient pas leur scepticisme, nous avons tenu bon ; en cela, cet accord constitue une victoire du multilatéralisme sur l’isolationnisme ; plus que tout, nous avons rappelé que face à l’urgence climatique, nous ne faiblirons jamais. », larmoyant et théâtral comme le discours du président Macron du 10 décembre 2018 dans le cadre de la grave crise sociale que traverse la France.

Ainsi, avec une inconscience et une irresponsabilité sans faille, les politiques continuent, année après année, de se réjouir des « décisions » prises lors de chaque sommet sur le climat, en décalage complet avec la réalité du basculement climatique en cours.

Récapitulons : la COP24 a réussi à finaliser les règles d’applications de l’Accord de Paris – qui n’a aucune portée contraignante – 3 ans après son adoption… Encore de précieuses années gâchées à échafauder des promesses qui n’ont plus aucune crédibilité scientifique alors que la hausse des températures ne devrait pas dépasser à + 1,5°C – nous en sommes déjà à + 1,1°C.

C’est pourquoi le Dialogue Talanoa, conduit par les Îles Fidji durant la COP24, appelle tous les pays et toutes les parties prenantes, à agir de toute urgence. D’où le conseil donné aux pays de se fixer comme objectif + 1,5 °C.
Mais pour atteindre un tel objectif, les émissions de gaz à effet de serre ne devront pas dépasser 40 Gt d’équivalent CO2 en 2030 (et même 35 Gt selon les scénarios du GIEC)… Or, ces niveaux sont déjà dépassés ! Si il faut absolument limiter le réchauffement à 1,5°C afin de « réduire les risques pour le bien être humain, les écosystèmes et la pérennité des sociétés humaines » (Rapport spécial du GIEC d’octobre 2018), ceci doit se traduire par une diminution des émissions mondiales de dioxyde de carbone (CO2) d’origine humaine de 55 % par rapport aux niveaux de 2017 d’ici 2030 seulement ! C’est strictement impossible d’autant plus que le dernier rapport du Global Carbon project estime que les émissions de 2018 auront augmenté de plus de 2 % pour établir un record inégalé et qui devrait être conforté les années suivantes…

A moins d’un cataclysme planétaire, plus rien ne peut enrayer ce scénario catastrophique du « business as usual ». Rappelons que les décisions prises lors des sommets sur le climat ne sont ni contraignantes, ni efficaces comme l’illustre 25 ans de tergiversations et d’inertie.

Autre symbole du manque de conviction des négociateurs présents à Katowice relevé par l’Association Végétarienne de France : l’omniprésence de la viande dans les menus servis pendant la COP24, alors que la profusion de produit carné dans les repas est reconnue comme une cause majeure d’émissions de gaz à effet de serre. A ce titre, de nombreuses études récentes insistent sur la nécessité de diminuer considérablement notre consommation de viande.

La COP24 fixe un cadre de suivi des émissions de gaz à effet de serre

La COP24 a permis de préciser les modalités selon lesquelles les pays fourniront des informations sur leurs Contributions déterminées au niveau national (CDN), contributions qui décrivent les efforts de chaque pays pour réduire les émissions domestiques de gaz à effet de serre. Ces données comprennent les mesures d’atténuation et d’adaptation ainsi que des précisions sur le soutien financier à l’action climatique dans les pays en développement.
Autrement dit, les pays viennent enfin de s’entendre sur le cadre technique des données nationales nécessaires à la mise en œuvre de l’Accord de Paris à partir de 2020. Ce système permettra aux nations signataires d’évaluer les progrès de leurs actions climatiques, le but étant que chaque tonne d’émissions de GES rejetée dans l’atmosphère soit bien comptabilisée. « De cette manière, les progrès accomplis dans la réalisation des objectifs de limitation des émissions de l’Accord de Paris peuvent être mesurés avec précision », souligne le communiqué de presse de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Il était temps…

« Maintenant, l’Accord de Paris prend acte qu’il est indispensable de parvenir à des directives internationales pour préserver l’intégrité des efforts de tous les pays. » ajoute la CCNUCC. En effet, les émissions de gaz à effet de serre émises localement se diffusent en quelques semaines à l’échelle de la planète.

Le financement de l’adaptation au changement climatique reste insuffisant

Si les mesures de réduction sont restées inefficaces, l’adaptation a un nouveau système climatique passe par une solidarité financière internationale. En effet, les principaux responsables de l’augmentation actuelle des températures sont les pays occidentaux (USA, Europe), or les conséquences affecteront toute la planète et donc de nombreux pays peu émetteurs de gaz à effet de serre qui n’ont pas forcément les moyens de lutter contre l’augmentation des risques naturels et le bouleversement des écosystèmes.

C’est pourquoi, de nombreux pays développés se sont engagés à apporter un soutien financier pour permettre aux pays en développement d’agir. Le Fonds vert pour le climat va ainsi bénéficier du doublement des cotisations de l’Allemagne et de la Norvège, mais pas de la France.

La Banque mondiale s’est également engagée à consacrer 200 milliards de dollars à l’action climatique pour la période 2021-2025.
De plus, le fonds pour l’adaptation a reçu un montant total de 129 millions de dollars.

Le Fonds pour l’adaptation a pour objet de financer des projets d’adaptation aux changements climatiques dans les pays en développement parties au Protocole de Kyoto. Depuis son lancement officiel en 2007, il a financé des projets dans plus de 60 pays pour un montant d’environ 500 millions de dollars.

Pour Mme Patricia Espinosa, chef de l’ONU Changements climatiques, ces engagements représentent « une véritable réussite ! Le système multilatéral a abouti à un résultat concluant. Il s’agit d’une feuille de route pour la communauté internationale afin qu’elle s’attaque de manière décisive au changement climatique. »

Mais pour l’association Oxfam France, la question du financement de l’action climatique dans les pays en développement a donné lieu à des accords décevants. Les pays riches pourront continuer à comptabiliser le montant total des prêts qu’ils fournissent aux pays en développement, comme si ces prêts avaient la même valeur que des dons, alors qu’ils génèrent des dettes pesant sur les pays vulnérables.

La société civile écoeurée par l’inertie politique face au plus grand défi de nos sociétés

Même désarroi du côté d’Attac France, pour son porte-parole Maxime Combes, « la COP24 a permis de maintenir en vie l’Accord de Paris et de rendre possible une COP25, au Chili. Un immense gouffre se creuse entre ce qui est requis pour contenir le réchauffement climatique et ce que les Etats font : à ce rythme, un record d’émissions de GES sera battu chaque année jusqu’en 2030, alors qu’il faudrait les réduire en valeur absolue au plus tard dans les deux ans. Il est temps d’arrêter de faire comme si les politiques économiques néolibérales et productivistes, injustes et insoutenables, pouvaient résoudre la crise climatique qu’elles nourrissent inlassablement. Quand à la France, en plus de revenir sur ses propres engagements de réduction d’émissions de GES, elle a simplement déserté la COP24. L’absence de François de Rugy et Brune Poirson au moment le plus important de la COP24 est un véritable scandale. Cela révèle également le manque de conviction d’un exécutif qui préfère dérouler le tapis rouge aux industriels et pollueurs de la planète que de batailler au quotidien pour lutter contre le réchauffement climatique« .

Attac France ajoute : « A force de célébrer l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris et de s’apitoyer sur l’élection de Donald Trump – et désormais Bolsonaro – les décideurs politiques ont substitué de l’incertitude et du désarroi à un enthousiasme exagéré : de sérieuses menaces pèsent désormais sur l’avenir et le contenu des politiques climatiques internationales et sur la possibilité de contenir le réchauffement en deçà de 1,5 ou 2 °C. Alors que les émissions de gaz à effet de serre et les investissements mondiaux dans les énergies fossiles sont à la hausse, les États et les pouvoirs publics ne cessent de se désengager et de transférer la charge de l’action aux marchés et acteurs privés.
Confierait-on la lutte contre la délinquance routière aux chauffards ? La lutte contre le tabagisme aux cigarettiers ? Non. C’est pourtant ce qui est fait en matière de climat où les multinationales du charbon, du gaz et du pétrole, les banques et assurances qui les financent, les constructeurs automobiles, cimentiers et industriels de la chimie interviennent directement pour tuer dans l’œuf toute politique climatique ambitieuse : depuis la signature de l’accord de Paris, 90 % des 200 plus grandes entreprises de la planète ont mené des actions de lobbying en ce sens, en toute impunité.

L’amertume et l’agacement sont aussi perceptibles chez Oxfam France : « Les actions fortes, nécessaires pour empêcher les changements climatiques de précipiter des millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté, n’ont pas été au rendez-vous de la COP24.
Pendant les négociations, qui ont piétiné pendant des jours en Pologne, les voix des dirigeants des pays se trouvant en première ligne des changements climatiques ainsi que de jeunes activistes pour le climat, se sont élevées afin de demander à l’ensemble des Etats de renforcer au plus vite les engagements qu’ils ont pris lors de la COP21. Mais le triste manque de courage des pays riches les plus émetteurs de CO2 a empêché la prise de décisions permettant de répondre à l’urgence de ces demandes.
Emilie Both, chargée de plaidoyer climat pour Oxfam France : « L’absence de prise d’initiative de la part de ceux qui portent la responsabilité, et ont le pouvoir, de limiter les impacts humains des changements climatiques, est une honte. (…) Nous avions besoin de pas de géants pour nous projeter pleinement dans la lutte contre les changements climatiques, mais nous assistons plutôt à un saut de puce. »

Au final, « la COP24 s’est achevée ce samedi soir à Katowice par une simple mise en place technique, à minima de l’Accord de Paris, sans aucune mesure complémentaire » a déclaré l’ONG Green Cross France et Territoires.
Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, avait pourtant mis en garde contre le réchauffement climatique à l’ouverture de la COP24, déclarant que « nous n’allons pas du tout dans la bonne direction« .

Alors que de nombreux blocages techniques restent à lever, la prochaine Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP25) se tiendra au Chili.

 

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