Société

La crise Covid-19 : Réflexions et perspectives

Cette crise économique n’est pas une crise boursière, ni une crise financière, ni une crise sectorielle. Elle est globale, car elle met tout simplement en arrêt une grande partie de l’appareil productif de l’économie mondiale. Du jamais vécu ! Le système économique est structurellement ébranlé, un nouveau modèle économique est en train de naître. Le modèle économique qui a prévalu jusqu’à présent dans les économies de marché, connaîtra une profonde mutation post-crise Covid-19. La course effrénée à la recherche des profits a été exacerbée par la mondialisation, impliquant des délocalisations massives, alimentées par une surenchère internationale en termes d’exonération fiscale et des politiques économiques attractives.

La crise sanitaire, qui secoue actuellement le monde, comporte dans son sillage trois crises interdépendantes : une crise sanitaire avec ses bouleversements intrinsèques, et ses lots de morts, une crise économique sans précédent, touchant l’économie réelle en profondeur et une crise sociale et institutionnelle.

1. Crise économique

La crise économique issue de cette pandémie, qui a contraint environ la moitié de la population mondiale au confinement durant plusieurs semaines, se traduira inéluctablement par la baisse de la consommation, et de la production, impliquant une chute de l’investissement et une augmentation du chômage. Ceci amplifiera, à nouveau, la baisse de la consommation et de la production, et ainsi de suite…
L’escalade de la décroissance conjuguée à une dépréciation de la monnaie, est la pire des situations infligée à une économie donnée, en situation de stagflation, puis de récession… Cette crise économique n’est pas une crise boursière, ni une crise financière, ni une crise sectorielle. Elle est globale, car elle met tout simplement en arrêt une grande partie de l’appareil productif de l’économie mondiale. Du jamais vécu !
L’histoire de la pensée économique nous enseigne que l’économie de marché a connu une évolution selon l’environnement socio-économique de chaque époque, depuis les physiocrates, libéraux, keynésiens, monétaristes et néo-libéraux. Toutes ces doctrines économiques de l’économie de marché s’accordaient sur un principe fondamental qui est la notion du profit. Toute action de production de biens et de services est nécessairement motivée par l’ultime objectif de réaliser un profit, et ce au-delà de toutes les divergences, nuances ou interprétations que peuvent véhiculer leurs doctrines respectives. Seule la pensée économique marxiste prônait un modèle économique socialiste, et prédisait l’autodestruction du système économique capitaliste.
L’une des principales divergences opposant les libéraux et néo-libéraux aux keynésiens est le rôle de l’État comme acteur économique dans une économie de marché. Pour les uns, le laisser-faire laisser-aller demeure un axiome, pour les autres, l’intervention de l’État est nécessaire pour réguler certaines dérives du marché.
L’histoire économique nous enseigne également que chaque doctrine a eu ses années de gloire. Aujourd’hui, les conséquences de la crise sanitaire Covid-19 sont tellement affligeantes et profondes sur l’économie mondiale, que le choix entre ces deux doctrines pour permettre une reprise économique rapide semble une chimère. Le système économique est structurellement ébranlé, un nouveau modèle économique est en train de naître.
Le modèle économique qui a prévalu jusqu’à présent dans les économies de marché connaîtra une profonde mutation post-crise Covid-19, au-delà des tensions sociales véhiculées par des mouvements revendicatifs plus intensifs. Les règles de son fonctionnement sont appelées à subir des changements pour lui assurer un redémarrage viable pour ce 21e siècle. Parmi ces règles, nous citons quatre principales à revoir pour reconstruire ce nouveau modèle économique :

a. La règle de la maximisation des profits, comme seul critère de performance et d’efficience du système de production des biens et des services. Celle-ci devra subir des pondérations et des ajustements liés aux facteurs temps (indice de longévité) et espace (éloignement entre le lieu de production et celui de la consommation) et les effets induits à travers l’indice de multiplicateur de création de richesses dans l’économie. Ces ajustements vont contribuer à accélérer la révision du modèle de la mondialisation de l’économie, voire à sa dé-globalisation, à la faveur du renforcement de l’économie de promiscuité et de la valorisation de l’économie informelle dans certains pays émergeants.

b. La règle de la répartition des richesses. Nul ne peut nier aujourd’hui que le modèle économique qui a prévalu jusqu’à présent favorise l’enrichissement des plus riches et l’appauvrissement des plus pauvres. Or ce même modèle ne fonctionne bien que quand la consommation augmente continuellement. En limitant le niveau de la richesse attribué à 90% de la population à un niveau avoisinant les 10% de la richesse globale, le modèle se grippe inéluctablement sur une période donnée. Ce modèle s’autodétruit sans équivoque. La règle de la distribution et de la redistribution (via une politique économique redistributive) des richesses est à revoir à toutes les échelles, individuelles, microéconomiques et étatiques.

c. La règle de la protection de l’environnement. Au cours des dernières décennies, le monde a pris conscience à la faveur de la mondialisation des économies, que les aspects environnementaux dans les modèles de production et de la consommation sont déterminants dans la préservation des écosystèmes de la planète, et surtout que le dérèglement causé par les uns inflige un préjudice à tout le monde. Cette conscience de l’interdépendance de toute l’humanité, dans ses choix des modes de production et de consommation, continuera à imprégner les décideurs au niveau de chaque pays. Inévitablement les modes de consommation, et donc de production, subiront des transformations post-crise Covid-19.

d. La création des emplois et le maintien des emplois existants sont devenus une problématique issue de la dégénérescence du modèle économique existant. La course à la rentabilité et la conquête, à l’accroissement du capital, au détriment de l’emploi, impliquent par voie de conséquence, à terme, la réduction de la consommation, due à l’augmentation du chômage, et donc à la stagnation de la croissance, voire la décroissance. L’avènement de la pandémie Covid-19 n’a été en fait qu’un accélérateur de ces événements, qui étaient déjà en gestation dans plusieurs pays. La course effrénée à la recherche des profits a été exacerbée par la mondialisation, impliquant des délocalisations massives, alimentées par une surenchère internationale en termes d’exonération fiscale et de politiques économiques attractives, pour séduire les investisseurs au détriment d’un budget généreux pour les services publics !
Le ratio du déficit budgétaire est devenu désormais un critère déterminant de la santé financière de l’économie d’un pays donné, nonobstant la qualité et l’origine de ce déficit (investissements dans les secteurs publics, ou dépenses courantes de fonctionnement de l’État) et la rationalisation des choix budgétaires en termes d’amélioration des services publics et de politique redistributive des revenus. Pire, dans le but d’afficher un ratio de déficit budgétaire respectable (plus ou moins 3%), certains pays ont eu recours à des privatisations tous azimuts et à des techniques financières savantes du marché des capitaux, appauvrissant les services publics de base (tels ceux liés à la santé), tout en multipliant l’endettement des États ! Ce modèle économique est à bout de souffle, il se meurt, il se suicide !

 2. Crise sociale et institutionnelle
La troisième séquence de cet algorithme et ordonnancement des conséquences de la crise sanitaire Covid-19 est, à notre avis, la plus bouleversante, et dont l’étendue et les mécanismes de l’évolution sont les plus imprévisibles. La remise en question des modèles de gouvernance des sociétés sera de plus en plus accentuée, et ce quelle que soit la variante du système politique, de la doctrine idéologique ou de la structure des institutions en charge de la gestion et de la gouvernance de la chose publique.
En effet, l’avènement de cette pandémie universelle a mis à nu la défaillance des États les plus puissants de ce monde à assurer la protection de leurs citoyens, leur impuissance et leur inefficacité dans la gestion de la défense de la population dans cette «guerre» contre un ennemi invisible. Ceci a ébranlé le peu de confiance qui résidait encore dans les rapports entre les gouvernés et les gouvernants. Ces derniers n’auront aucun «alibi» ou «circonstance atténuante» pour reconsolider le capital confiance avec leurs concitoyens.
Jadis, des guerres injustes et injustifiées post-coloniales (Indochine, Algérie, Vietnam…) et d’autres plus récentes (Irak, Libye, Syrie) trouvaient un écho favorable dans les sociétés des États instigateurs de ces guerres, sous l’impulsion de certains discours nationalistes teintés de patriotisme. Les morts pour ces guerres injustes, sont des héros et donc des martyrs de la nation. Aujourd’hui les morts causés par cette crise sanitaire, sont des victimes d’un système de gouvernance qui a longtemps privilégié le respect des prévisions des comptes budgétaires au détriment de la sécurité de la santé de sa population.
Ainsi, le système de gouvernance prévalant dans les rapports liant les gouvernés aux gouvernants sera bousculé à cause de cette perte de confiance. L’État providence tombera en disgrâce pour laisser place à un nouveau système à inventer, dans le cadre d’un «contrat social», privilégiant le bien-être du citoyen, plutôt que le ratio du déficit budgétaire et du taux de croissance. Les principaux termes de référence des enjeux de cette évolution du modèle de gouvernance sociale seront inévitablement les thématiques suivantes (parmi tant d’autres) :
a. La légitimité des gouvernants.
b. La représentativité effective et réelle des citoyens dans les institutions.
c. La hiérarchisation des pouvoirs entre les autorités centrales, régionales et celles de proximité.
d. La relation de l’État-nation avec le reste du monde.

* M’fadel El Halaïssi est DGD Bank of Africa. Natif de Taounate en 1956, il est titulaire d’une licence en sciences économiques (1977) et d’un doctorat en sciences économiques (Université de Lille 1983). 

 

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