Économie

La pandémie et le confinement ont un coût économique mais aussi psychologique

Hajar Saoud

La Covid-19 est indéniablement une expérience singulière dont on n’a pas l’habitude et un événement auquel on ne s’attendait pas. Face à ce phénomène nouveau et aux contraintes qu’il impose, nombreux sont ceux qui manifestent des réactions de stress, d’anxiété et vont jusqu’à déprimer ou mettre fin à leur vie de manière tragique. D’un point de vue psychologique, plusieurs experts prévoient de lourdes conséquences à moyen et long terme liées à la pandémie et au confinement décrété par la plupart des États du monde.

Assimilé à une assignation à résidence, le confinement est une contrainte supplémentaire en ces temps de crise qui oblige les individus à s’enfermer chez eux, privé de leur liberté afin de limiter la propagation du virus. Cependant, cette expérience n’est pas vécue de la même manière par tous, entre la peur de mourir, celle de perdre ses proches ou de perdre son travail certains développent des insomnies, des troubles anxieux ou dépressifs et d’autres peuvent aller jusqu’à développer un stress post-traumatiques, des maladies psychiatriques ou destroubles du comportement. Face aux nombreuses répercussions du confinement sur la santé des individus une question s’impose : n’était-il pas plus judicieux de responsabiliser les individus et d’opter pour les gestes barrières (distanciation sociale, port du masque, etc.) au lieu d’en arriver jusqu’au confinement ?

Face à l’inconnu et au risque d’être dépassé, plusieurs pays ontopté pour le confinement, tout en faisant abstractionsur les coûts et les conséquences de ce choix à moyen et long terme. En effet, Antonio Guterres, Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a signalé dans un message vidéo que « la Covid-19 frappait maintenant les familles et les communautés en leur infligeant davantage de stress mental », et que « même quand la pandémie sera maîtrisée, le deuil, l’anxiété et la dépression continueront d’affecter les personnes et les communautés ». Le rapport de l’ONU publié en mai, met en exergue le stress psychologique lié à la peur d’être ou de voir des proches contaminéspar le virus, l’impact psychologique sur les personnes qui risquent ou ont perduleur emploiet celles qui ont été séparées de leurs proches ou ont souffert d’un long confinement.Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), les troubles de la santé mentale affectent une personne sur quatre dans le monde. DevoraKestel, directrice Santé mentale et abus de substances psychoactives à l’OMS,affirme que « la situation présente, la peur et l’incertitude, les turbulences économiques engendrent ou peuvent engendrer de la détresse psychologique ».

Aussi, le rapport, stress et troubles mentaux, ces autres maladies liées au Covid-19 de l’ONU, cite plusieurs travaux scientifiques réalisés dans plusieurs régions, notamment en Iran et aux États-Unis ou le stress durant la pandémie a atteint 60% et 45% ou en Éthiopie ou 33% de la population souffre de dépression. Le Secrétaire Général de l’ONU, révèle que « l’effort entrepris à l’échelle mondiale pour lutter contre la Covid-19 rend moins visible la propagation des troubles de la santé mentale ».Ainsi, l’organisation onusienne appelle les États à débloquer des fonds pour la prise en charge des troubles mentaux.

Selon les spécialistes, la détresse psychologique d’une grande partie de la population engendrera des coûts supplémentaires pour les états et conduira probablement à une crise de la santé publique. L’incertitude, l’isolement et la privation de la liberté sont vécus par une partie de la population comme un traumatisme.La surexposition aux médias, les informations anxiogènes (nombre de personnes malades, nombre de morts, etc.)et les fake news peuvent conduire à une détresse psychologique dans un moment ou l’Homme est plus vulnérable que jamais. Il semble important de préciser que tout le monde n’est pas amené à développer des troubles psychologiques, cela est tributaire des fragilités propres à chaque individu, à savoir l’histoire de vie, les expériences antérieures et le caractère héréditaire.

Au Maroc, une étude nationale sur l’impact psychologique du confinement et du Covid-19, réalisée par le service psychiatrique du Centre Hospitalier Universitaire Ibn Rochd en partenariat avec la Faculté de Médecine de Casablanca, part du constat que le confinement et la pandémie sont deux facteurs stressants. Jusqu’à début juin, 2000 personnes sont concernées dont 760 médecins et infirmiers, 800 étudiants ainsi que 440 personnes atteintes du Covid-19 et leurs proches. Les résultats préliminaires de l’étude démontrent que 33% des personnes sondées souffrent de stress aigu, 50% d’insomnie, 40% présentent des symptômes de dépression et 31% souffrent de troubles anxieux accompagné d’attaques de panique. 8% des répondants ont des pensées suicidaires. Aussi, la Société Marocaine de Pédiatrie alerte sur les conséquences néfastes du confinement sur la santé mentale des enfants et appelle à un allégement des restrictions dans la zone 2.Selon une étude du Haut-Commissariat au Plan (HCP) sur l’impact du Covid-19 sur la situation économique, sociale et psychologique des ménages, l’anxiété touche 49% des ménages marocains.

En effet, le Maroc a décrété l’état d’urgence sanitaire le 19 mars, depuis les marocains(es) sont confinés. La semaine dernière, le Chef du gouvernement a annoncé qu’une répartition a été faite (zone 1 et zone 2) et que pour la zone 2 le confinement est toujours imposé. Malgré les appels de plusieurs associations et des internautes, le gouvernement semble décidé à maintenir sa décision et à ne pas alléger les mesures en zone 2. Cet état de fait est d’autant plus surprenant et préoccupant lorsqu’on sait que le chef du gouvernement est un psychiatre de formation. En qualité de spécialiste de la santé mentale, celui-ci devrait être pleinement conscient des conséquences atroces du confinement, sauf si sa compétence en tant que psychiatre égale celle dont il a fait preuve ces dernières années en sa qualité de chef du gouvernement. Hormis le maintien du confinement en zone 2, plusieurs facteurs portent atteinte à la santé des citoyens(es) à savoir : des informations contradictoires qui émanent des membres du gouvernement, unecommunication équivoque, des communiqués ambivalents (… salles de cinéma, théâtres, etc.),des annonces de prolongement de dernière minute, il est clair qu’en tant que citoyens(es), on manque de vision et de visibilité. Selon le Dr. Ernouf, psychiatre, affirme dans une interview pourle magazine Slate.frqu’ « Il est possible que le politique soit tenté d’omettre le négatif de sa communication en pensant protéger la population, mais à une époque d’ultra-communication, donner le sentiment de cacher des choses peut être contre-productif et installer des troubles».

Entre temps pour les salariés(es), le retour à la normale ne semble pas si normal en fin de compte. La perte de repères et la nécessité de s’acclimater avec une nouvelle manière de faire au travail peuvent conduire à un état de stress et d’anxiété élevé, d’où la nécessité de penser à mettre en place des dispositifs d’accompagnement psychologique au sein des entreprises.

Une pensée particulière au personnel médical qui avec dévotion continue à honorer le serment d’Hippocrate. Le gouvernement devrait reconsidérer la place des médecins et du personnel soignant au sein de notre société en réévaluant les salaires à la hausse et en leur octroyant des conditions de travail plus favorable. Aujourd’hui nous avons tous compris que sans eux, il aurait été impossible de faire face à la pandémie et qu’en ces temps très difficiles un accompagnement psychologique serait sans aucun doute le bienvenu.

Enfin, une pensée aux victimes de violences domestiques, malheureusement nous n’avons pas de chiffres, mais nous savons qu’elles ou ils existent et qu’avec les contraintes actuelles leur nombre a certainement dû augmenter.

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