AmazighCulture

LE RETOUR AU VILLAGE

Idir occupe le siège numéro 10 dans le bus qui  prend la route nationale numéro 10 pour rentrer à son village. C’est un jeune homme plein d’énergie. Il a obtenu son diplôme universitaire de philosophie, mais comme tant d’autres, il n’a pu trouver un emploi dans sa branche. Il vient de passer toute une année de travail à la ville, en exerçant toutes sortes de métiers, selon les possibilités. Parfois il est maçon, ensuite il occupe l’emploi de serveur de café, sinon il bricole n’importe où. L’essentiel, c’est de gagner de l’argent pour lui et sa famille.

En regardant par la fenêtre défiler les paysages arides, il  pense à son village. Il pense à la beauté de la colline qu’il a délaissée. « C’est profondément  vrai qu’il y a des lieux qui nous habitent, même si on se déplace pour travailler ailleurs. Ces lieux sont souvent ceux où on a vécu les joies de l’enfance. », se dit-il, impatient d’arriver.

Pour Idir, son village nommé  Dadès, est un paradis perdu. Ce village  connait très bien Idir, il le considère comme l’un de ses  fidèles fils touché par le  phénomène diabolique qui est l’errance obligatoire pour survivre. À chaque retour au village, avant même d’atteindre ses champs ainsi que ses kasbahs, il met un masque culturel qui l’aide à s’adapter aux mentalités et au niveau des gens, car tout simplement, il ne peut pas parler avec les paysans ni les paysannes en utilisant ses réflexions ni ses théories acquises dans les livres.

Il doit être capable de gérer sa situation de communication avec chaque individu de son village, ses parents, sa grande famille et ses amis …

Quand il visite sa tante ‘’Mma Aadjou ‘’, il doit réviser son vocabulaire de politesse en amazighe, il doit être simple et sympa et surtout il doit avoir la patience de répondre à toutes les questions posées …

Il en est de même chez le ‘’Ttaleb ‘’ pour lequel il doit  montrer qu’il est croyant pratiquant. Idir considère tout cela comme les actes d’une pièce de théâtre dont il est un acteur. Mais quant à changer les mentalités, apporter la culture aux villageois, les rendre sages et érudits, il sait bien que c’est impossible, tant que l’écrasante majorité des habitants ne sait ni lire ni écrire. Cela le mène  à seulement composer des chansons et les faire écouter,  dans le but de lutter contre l’ignorance et la marginalisation. Il encourage les enfants à chanter, à apprendre mieux les langues étrangères pour accéder à la connaissance universelle et à apprendre l’amazighe, leur langue maternelle, afin de découvrir la vérité perdue.

Son retour au village est à chaque fois une nouvelle naissance, c’est une occasion de renouer avec ses racines, c’est un épanouissement de sa personnalité. Chaque lieu raconte une histoire de son enfance et chaque visage cache un conte à raconter.

Lorsque Idir fait les achats au marché hebdomadaire au fond du village, il revient à sa demeure quasiment stressé, car tout simplement toutes les personnes qu’il a rencontrées mettent sa matière grise en alerte, sa mémoire lui envoie des  informations et messages sur chaque individu reconnu. Il écoute parfois  des voix amies : «  Celui-ci, c’est ton ancien  ami de classe  qui t’a beaucoup aidé, celui-là, c’est ton méchant voisin. Celle-ci, c’est la fille qui t’a insulté un jour. Ce monsieur est un voleur à éviter. L’homme  à sa gauche est un chauffeur de taxi qui aime le vin. Cette dame qui vend le pain arrive à sauver son foyer qui compte  10  garçons, en l’absence de leur père disparu depuis longtemps  dans le désert du Sahara. Ils n’ont plus de nouvelles de lui depuis dix ans.

Le retour au village, c’est le retour sur soi-même et sur son passé. Idir aime écouter la symphonie des grenouilles lorsqu’elles chantent dans un ruisseau près de sa maison. Il aime la politesse des femmes et leurs chants pendant les saisons de moissonnage et de cueillette. Oh ! Il adore le son de l’eau qui coule dans la seule  rivière du village. Cette rivière lui rappelle la fuite du temps, elle lui rappelle son enfance. Oh, oh !!! Quelle enfance, ce paradis perdu passé avec des  des gamins sages . C’est tout une vie de joie et de plaisirs partagés.

Après trois semaines, Idir quitte son village, et porte  de nouveau son son manteau d’errance pour  aller à la ville et vivre encore au-delà du rythme des saisons.

 

Omar ait said

Le 17/07/2020

 

 

 

 

 

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